L’entre-nous se développe sur le réseau des réseaux. Entre la communication “un à un” et la communauté, des pratiques individuelles mais publiques, collectives mais sans visée communautaire, se densifient. Aujourd’hui, on partage ses photos sur Flickr, ses vidéos sur DailyMotion, ses signets sur Del.icio.us ou Furl, ses sources RSS sur Bloglines, ses fichiers sur des réseaux P2P, ses projets sur 43Things, ses passions sur Affinitiz, sa généalogie sur Geneanet, sa bibliothèque sur LibraryThing et même sa connexion wifi via Fon… On entretient des contacts avec son réseau social via son (sky)blog et on lie de nouveaux contacts sur Netfriends ou sur MySpace… On est disponible sur Msn des heures durant, on ouvre une session visio sur Skype à la moindre occasion, … (plus d’infos, liens, etc.).
Ce sont ces “petites (ou grandes) choses que l’on fait ensemble” que Daniel Kaplan (FING) nomme “entrenet“. Cette expérience de plus en plus sociale du web, ces usages “bottom-up” qui prennent parfois des proportions tout à fait invraisemblables (5 millions de Skyblogs en France, 70 millions de membres sur MySpace aux Etats Unis) opèrent comme une lame de fond qui bouleverse nos représentations entre hiérarchie et coopération et brouille définitivement les frontières entre espace privé et espace public.
Au coeur des réflexions de la 4e université de printemps de la FING (upfing 06) le 8 et 9 juin derniers, ces “territoires intermédiaires” ont soulevé de nombreuses questions, en particulier sur “l’impact public de pratiques “presque” privées, l’impact privé de pratiques “tout juste” publiques”.
“L’EntreNet n’est pas un projet, il ne traduit aucune intention cohérente, il véhicule sans sourciller des merveilles, des horreurs, des idées et des bêtises. Il n’est pas non plus égalitaire : la surface qu’il emplit doit se penser en relief, avec de plates savanes, des gouffres sombres et des montagnes denses et lumineuses concentrant liens, trafic, notoriété. L’EntreNet est souvent marchand, au sens, en tout cas, où il s’appuie le plus souvent sur des outils, services et plates-formes à but tout ce qu’il y a de lucratif. Bref, décrire, comme le font souvent les Américains, le “web social” sous le seul prisme communautaire et démocratique permet de raconter une belle histoire, mais ne rend pas compte de la réalité quotidienne de l’immense majorité de ceux qui y naviguent.”
Impact culturel, impact social, impact marchand, etc. donc : comment le comprendre, comment le mesurer ? Si chacun appartient un peu à l’entrenet, qui sont ceux qui adhèrent pleinement à cette nouvelle culture du web social ? Bien évidemment les “entrenautes” sont pour le moment plutôt à chercher du côté des technophiles mais ces pratiques vont-elles s’inscrire “naturellement” dans le capital des nouvelles générations pour gagner plus largement l’intérêt des aînés ? Msn l’a déjà fait, Skype pourrait suivre… alors que donner à voir ses centres d’intérêts et son réseau relationnel sur MySpace représente pour les adolescents américains un signe identitaire fort, qui non seulement délimite inconsciemment un territoire réservé aux pairs (et donc “protégé” de l’oeil parental) mais tend à s’apparenter aussi à une norme sociale.
“Il ne peut pas aller sans conséquence qu’un adolescent sur deux considère comme normal le fait de publier ses intérêts, expériences, désirs, délires et détestations ; qu’il se crée un blog toutes les secondes ; que le statut naturel d’une publication soit de s’ouvrir à l’échange avec ses lecteurs ; qu’il soit possible de rendre toute sa vie publique et qu’il se trouve en plus des gens pour s’y intéresser au point de la commenter ; que des communautés naissent, agissent, meurent, mutent en ligne tout le temps, transcendant les frontières géographiques, culturelles ou professionnelles ; que tous les albums photo du monde deviennent accessibles en ligne ; que le fait de mettre à disposition ses boîtes à outils d’informations et de relations devienne une sorte de norme sociale…”
Alors porosité des frontières entre privé et public, mais aussi entre réel et virtuel puisque paradoxalement il n’est plus possible de ne pas s’interroger sur les conséquences de ces pratiques dans la “vraie vie”. Si d’aucuns pensent que le blog a eu le mérite de jouer en quelque sorte un rôle de catalyseur pour donner envie de s’exprimer sur le web et que ce phénomène de mode est appelé à migrer vers d’autres outils (cf. atelier Trajectoires de la blogosphère), ces générations skyblog ou Msn Spaces ne portent-elles pas déjà un regard suspect sur ceux qui ne pratiquent pas (les pairs) ? Autrement dit ne donnent-elles pas naissance à une certaine forme de conformisme ? (cf. atelier La cité Skyblogs).
Dans quelle mesure ces pratiques ne fragilisent-elles pas l’école, ne renforcent-elles pas les cloisonnements existants au risque de voir se cristalliser une fracture entre vie adolescente et vie scolaire, voire à plus long terme entre vie adulte et vie professionnelle ? (cf. atelier De la conversation à la connaissance). C’est un peu le sens de la question un brin provocatrice posée dans le titre de ce billet… En quoi ces espaces de visibilité et de publicité, en quoi le potentiel relationnel et participatif qu’ils représentent, rend-il l’école vulnérable ? Cette école qui demeure renfermée sur la culture savante, peu encline à promouvoir la collaboration, l’échange, la conversation… Espace public mais tellement privé dans ses pratiques, là où la classe demeure un lieu clos où s’exerce le pouvoir symbolique de l’enseignant, où la relation verticale prône un rapport descendant au savoir, une transmission sans échanges…
A cette fragilisation de l’institution s’ajoute la vulnérabilité des personnes, les enseignants bien évidemment, pris au dépourvu, mais aussi les apprenants, livrés à eux mêmes, déresponsabilisés. Leurs “productions” ne sont pas perçues comme porteuses de sens, pire sont considérées comme transgressives. Chronique d’une faillite annoncée pour l’école ?
Ces formes spontanées de conversations de l’entrenet peuvent-elles constituer de nouvelles routes vers la connaissance ? Le “dialogue” chez Platon, les travaux de Freinet et de Freire n’ont-ils pas déjà placé la conversation entre apprenants au centre de l’apprentissage ? Si apprendre, c’est “faire des liens”, la nouveauté ne réside-t-elle pas dans le caractère éminemment dynamique de ces échanges, à la fois provisoires et pérennes ?
Bien sûr, difficile de savoir ce qui est en jeu au niveau cognitif… Mais peut être que cette appétence de savoir, cette curiosité tellement nécessaires à l’apprentissage pourrait se trouver stimuler par une connaissance et une reconnaissance de ces pratiques adolescentes ? Pour que l’école ne devienne pas le dernier lieu où l’on ne discute pas, où les connaissances ne se construisent pas. Pour aussi les accompagner dans la compréhension des enjeux qui sous-tendent l’utilisation de ces outils (non, ce n’est pas naturel !), favoriser la réflexion critique et la distanciation à l’égard de ces obsessions consuméristes et technicistes inscrites dans la vitesse. Faire l’éloge de la lenteur dirait Pierre Sansot… aussi une question d’éthique donc !
Miser davantage sur les apprenants : une nécessité ! Bien évidemment, ce n’est pas inscrit dans les programmes, mais la prise de position de l’institution est vitale selon les participants, pour promouvoir un apprentissage moins “scolaire”, plus informel, dans des lieux concrets d’échanges (les CDI ?), autour de projets d’établissements impliquant tous les acteurs de l’école…Plus de questions que de réponses et des scénarios à imaginer, dont la prochaine lettre VST (juin) consacrée aux adolescents et à l’internet se fera certainement écho !
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laure Endrizzi (16 juin 2006). Le blogging rend-il l’école vulnérable ? ÉDUVEILLE. Consulté le 15 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/o3fn